6 avril, 2008

ALSACE BOSSUE AU PASSE ANTERIEUR

Classé dans : HISTOIRE LOCALE — lichtydiedendorf @ 21:03

 

L’Alsace Bossue au passé antérieur 

« L’Histoire, involution du vécu, même occultée par les soubresauts de l’actualité, est substantiellement présente en nous, elle nous colle à l’âme » dit l’historien- poète Albert Eiselé dans son beau livre sur « le Westrich, ce pays fantôme », dont faisait partie l’Alsace Bossue. Cette Histoire-là , ce n’est évidemment pas celle des grandes nations et de leur lutte perpétuelle pour le pouvoir et la gloire,mais l’histoire baignée de légendes, de notre coin de terre natale et dont notre inconscient collectif capte les échos.  Aussi, même si le voyage proposé ici au lecteur, nous entraînera très loin dans le temps, il ne  nous fera pas quitter pour autant l’ombre de nos clochers. 

Les chartes de Wissembourg (1)        Il s’agit des documents les plus anciens concernant l’Alsace Bossue, et c’est l’Abbaye de Wissembourg qui, pendant plus d’un millénaire, a fait office de gardien de ce trésor, tenu secret dans les archives du monastère. Ces documents consistent en actes de donation au bénéfice de l’Abbaye, à laquelle les familles de l’élite locale avaient coutume de léguer une part de leurs biens, afin de s’assurer ainsi la rémission de leurs péchés et une place au paradis.        Réunies en un cartulaire intitulé « Traditiones Wizenburgenses », ces chartes en langue latine ont été établies entre l’an 661 et l’an 864 de notre ère, après l’invasion de
la Gaule par les Francs, peuple germanique dont
la France tient son nom. 
       Les Francs se fixèrent massivement dans notre région, à la charnière de deux mondes, le roman et le germanique. Ils y fondèrent de nombreux villages et transmirent aux autochtones leur langue, le francique, dont dérivent le « platt »mosellan, et le « päxer »d’Alsace Bossue, toujours en usage de nos jours. Quant aux noms de nos villages, beaucoup d’entre eux sont forgés sur le nom du chef franc qui en fut le fondateur. 
      A l’époque de
la Révolution, le recueil des chartes de Wissembourg a failli disparaître à jamais. En 1793 en effet, à l’approche des insurgés, l’Abbé décida de transférer le cartulaire à Speyer (Spire) par mesure de sécurité. Mais en cours de route, le convoi fut intercepté par une troupe de révolutionnaires, dont, par chance, le chef fit preuve de sens civique en remettant les parchemins dérobés aux Archives de la ville de Mayence. 
      Là ils seront une nouvelle fois subtilisés, puis vendus aux enchères en 1812. Ils changeront plusieurs fois encore de propriétaire, et leur périple aventureux ne prendra fin qu’en 1921 aux archives de Spire, lieu initial de leur destination.(2) L’étude du cartulaire       Il faudra pourtant des années encore pour qu’enfin soit constitué un groupe de travail, chargé de l’étude méthodique des documents.       Cette «Commission Historique de Darmstadt »comprenait des traducteurs, philologues, historiens, juristes, archivistes, théologiens, qui, sous la direction successive des professeurs Glöckner et Doll, étaient chargés du déchiffrement, de la traduction et de l’interprétation des manuscrits.        Ces travaux seront entrepris en 1938, une date qui interpelle, étant donné le contexte de l’époque, qui ajoute à l’intérêt historique du cartulaire un intérêt politique.        Car les chartes, preuves de la pure race germanique des Alsaciens-Lorrains, qu’Hitler s’apprête à « rapatrier »-« heim ins Reich » disait le slogan- légitimeront, preuves à l’appui, cette annexion.         Le Fuehrer cependant a disparu depuis longtemps, lorsque paraîtra enfin, en 1979, l’ouvrage collectif des érudits de Darmstadt, auquel toutefois, un historien sarrebruckois a damé le pion, en rassemblant dès 1957 la traduction des chartes de Wissembourg dans son « Histoire du comté de Sarrewerden » (3)         En 1981, dans « Saisons d’Alsace », Louis Greib publie un article sur les villages d’Alsace -Bossue à l’époque franque, article illustré par une carte toponymique reproduite ci-dessous. A signaler que sur cette carte figurent deux erreurs d’identification, rectifiées par la suite : Ascovillare n’est pas Asswiller, mais Eschwiller, et Parssone villa est probablement Baerendorf.        Il faut préciser également que, parmi les villages énumérés dans le cartulaire, ceux, dont l’identité demeurait trop incertaine, ne sont pas reportés sur la carte. Or ce sont deux de ces laissés-pour-compte qu’il s’agit à présent de situer. Deux villages francs à identifier. 

      A ceux de mes concitoyens qui liront ma prose, je propose ici un test préalable : avant de poursuivre la lecture, répondez à la question suivante : -A quoi vous font penser les appellations « Didinneschaime »et « Wolfgundavillare » ? Comme mes cobayes déjà testés ont tous répondu du tac au  tac, j’estime que les bonnes réponses devraient frôler les 100%. Didinneschaime.       -Le 1er juin 699, l’acte de donation d’un nommé Ermbert, qui lègue à l’Abbaye de Wissembourg une partie de « ses biens, hérités de ses parents» et situés «in pago Salininse et Saruinse» est enregistré «in villa  Didinneschaime», résidence d’Ermbert. Suit la liste des lieux, où ces biens sont situés : Lorquin, Biberkirch, Hesse, Bébing, Einville/Sânon, Autrepierre, Amenoncourt, Petit-Bessange, et la forêt de Mondon près de Lunéville. Telles sont du moins les identifications proposées par la commission de Darmstadt. 

On constate qu’aucun de ces lieux n’est situé « in pago Saruinse » c.à.d au pays de
la Sarre, où Ermbert a donc conservé son patrimoine». 
Pour l’identification de Didinneschaime, composé d’un prénom au génitif, «Didinnes», et du suffixe «chaime», c.à.d «heim» : foyer, domicile, les experts ont d’abord suggéré Dinsheim près de Molsheim, ou Deidesheim au Palatinat, avant d’opter pour Diedendorf, suivi d’un point d’interrogation : devant la persistance du doute, la question restait ouverte. Pourtant le cartulaire offre tout un faisceau «d’indices de proximité» en faveur de Diedendorf : -Le legs d’Ermbert a lieu lors de son entrée au monastère, puisqu’il se dit «monachus», puis «cléricus», moine et prêtre, et deux de ses compatriotes vont suivre son exemple. -En effet, les frères Samuel et Benedikt, propriétaires « in Rimunevillare » (Rimsdorf) et « in villa Teurino »(Kirrberg) ,lèguent leurs biens à l’Abbaye en 712,donations signées par Ermbert ,leur témoin. -En outre,Wolfgunda, la mère d’Ermbert ,a fait dès 706,don à l’Abbaye de son domaine d’Audonevillare »(Ottwiller/Drulingen),où elle s’est retirée pour « se vouer à Dieu »,en s’y réservant le droit de résidence jusqu’à la fin de ses jours. Enfin, le 1er janvier 715,Ermbert revient sur sa donation de 699,qui apparemment n’a pas été ratifiée,pour la transformer en vente :au prix de 500 solidi,il cède les biens en question à l’abbé Ratfrid de Wissembourg en s’en réservant l’usufruit. Lors de cette transaction,qui a lieu à Rimunevillare,on relève parmi les témoins la présence du frère d’Ermbert,Ottone.Ce nom a des variantes multiples,Otto,Ottuni,Ocdo,Dotone,Théodore,Thiuduni,et je me demande si ce n’est pas de l’une de ces formes que dérive « Didineschaime »,d’autant plus qu’Odo est aussi le nom d’un aïeul de la famille. 
En conclusion , ces données prouvent que les villages,où Ermbert et ses proches évoluent,sont tous situés en Alsace-Bossue,ce qui confirme que Didineschaime=Diedendorf. Wolfgundavillare         Après avoir estimé que ce « village de Wolfgunda »était soit Wolfskirchen, soit Gungwiller ,les experts de Darmstadt se sont dispensés là aussi de trancher,alors que pour nous,les autochtones,il s’agit d’une évidence.         Dans le cartulaire de Wissembourg,la seule mention de Wolfgundavillare apparaît dans une charte de 830, par laquelle Gebahard et son fils Lantfrit, prêtre, font don à l’Abbaye de leurs biens à «Duristualda» (Durstel), ainsi qu’à « Bercilinga », où ils sont propriétaires de l’église et appartenances.        Le nom « Bercilinga », présente un intérêt particulier, en illustrant une mode de l’époque, à laquelle on doit aussi la « fabrication » du nom Wolfgundavillare.       Identifié d’abord à Berlingen, Bercilinga désigne en fait le village de Berg, regroupé à l’époque autour de son église, la chapelle du « Kirchberg ».C’est ce que démontre avec brio l’archéologue Schlosser Henri dans l’une de ses précieuses monographies.(4)       A l’époque, en effet, les noms des villages, nés spontanément de la langue du peuple, étaient parfois jugés trop «vulgaires» par les autorités. Dans ce cas les scribes étaient chargés de les aménager pour leur donner plus d’allure, entreprises vouées à l’échec la plupart du temps, car les habitants n’en tenaient pas compte. Ainsi Berg reste Berg, même lorsque, des siècles plus tard, le village fut reconstruit dans la vallée.      D’autres exemples viennent étayer cette théorie : instauré par les autorités, le nom d’ «Actulfovillare» n’a jamais réussi à s’imposer au village ainsi baptisé, car la population est restée fidèle au nom qu’elle avait choisi, à savoir celui de son ruisseau, «Deopaci», c.à.d Tieffenbach. Il en va de même pour Wolfgundavillare, que le peuple, fidèle à la tradition, continuera d’appeler « Wolfskirch »      On verra plus loin dans quelles circonstances ce nom s’est imposé comme allant de soi, à la population, mais auparavant il est utile d’exposer les données recueillies sur la famille d’Ermbert.        Les seigneurs de Diedendorf      Le noble Ermbert, qui au 7e siècle possède une résidence à Diedendorf, a une ascendance prestigieuse, signalée dans une étude remarquable de Paul Gerber, parue dans « Pays d’Alsace » en 1987 (5) 

     En effet, le père d’Ermbert, Gundwinn (+ avant 699), fils d’Odo est identifié par cet auteur comme le premier Duc d’Alsace. A l’époque, et avant de devenir un titre nobiliaire, le terme «duc» (en allemand Hertzog), désignait une fonction : Gundwin était chargé de l’administration et du commandement de l’armée.      La mère d’Ermbert, Wolfgunda, est fille de feu Wolfoald (+ av.694), qui, lui, est dit «maire du palais». Au royaume d’Austrasie (capitale Metz), cette haute charge impliquait l’exercice de la régence en cas de minorité du roi. Wolfoald est donc, comme Gundwin, un personnage politique de premier plan au temps des Mérovingiens, et lui aussi a des attaches à Diedendorf.      Voilà donc une promotion inattendue pour notre modeste village, où ces dignitaires venaient séjourner dans la propriété familiale, qui correspondait sans doute au fief, dont fut investi, des siècles plus tard, le bailli Johann Streiff von Lauenstein, constructeur en 1570/77 du château.     A présent, le lecteur dispose de tous les éléments pour évaluer l’exposé qui suit (crédible ou fumeux ?) sur l’origine du nom du village voisin . Wolfskirch,l’église du Loup           En août 1881, M.Sommer père, cultivateur à Wolfskirchen, était en train de piocher son « Planzstück », situé près de
la Sarre, face au moulin, quand soudain sa pioche heurta un bloc de grès qu’il dégagea, intrigué par ses dimensions. 
     La pierre creuse était un fragment de sarcophage, découverte que Sommer se hâta de signaler. C’est l’historien -archéologue Henri Schlosser de Drulingen, qui vient examiner la pièce et dégager le reste du cercueil.      Sous sa direction, le site fut fouillé en 1882-1884, après quoi Schlosser publia un compte-rendu minutieux dont voici le résumé : (6)  -A 50 cm de profondeur, les fouilles mirent à jouer les substructions d’un édifice orienté d’est en ouest, à l’intérieur duquel le sarcophage avait été enterré.     L’archéologue consulta alors le vieux livre terrier de Wolfskirchen, qui fournit une précieuse indication, puisque l’emplacement en question y est désigné comme «ein Platz Garten, wo vor Zeiten die alte Diedendorfer Kirche gestanden».      En son temps, cette «vieille église de Diedendorf» desservait manifestement nos deux villages jumeaux, car le «Windweg» qui la reliait à Wolfskirchen, est appelé «heiliger Weg» dans le vieux terrier, où la parcelle occupée par le sanctuaire porte le n°360, section E.         Avec ses 15,50m sur 11,60m hors œuvre, l’église de dimensions modestes était certainement, selon Schlosser, une de ces «Eigenkirchen» du haut Moyen-Age, c.à.d. propriété privée du bâtisseur, qui en général s’y faisait inhumer. Après expertise des pièces mises à jours, l’historien livra ses conclusions : 

-La construction de l’église, l’un des plus vieux sanctuaires chrétiens du Saargau, remonte aux débuts de l’ère mérovingienne (6e-7e siècle).

 -Elle fut vraisemblablement édifiée sur  l’emplacement d’un temple gallo-romain en ruine, dont les bâtisseurs utilisèrent les matériaux (hypothèse confirmée en 1954, lorsqu’on retire de
la Sarre des vestiges gallo-romains à hauteur du moulin de Wolfskirchen). 
-Exhumé sans couvercle (7), le cercueil était composé de deux blocs de grès, portant des fragments d’inscriptions latines. Ces blocs, évidés, étaient reliés par une bande de maçonnerie, qui allongeait à 2m la longueur du cercueil, visiblement conçu pour un individu de haute taille, et contenant les ossements de 3 personnes. 

-Pour expliquer l’appelation «église de Diedendorf», Schlosser émit l’hypothèse qu’à l’époque notre ban enjambait probablement la rivière, vu qu’au 18e siècle encore, les châtelains de Diedendorf prélevaient la dîme sur

 le terrain de l’ancienne église. 

     Sur ce dernier point, je suggère plutôt l’explication suivante :

au 7esiècle, nos deux villages formaient à mon avis, une seule entité

territoriale, aux mains de la famille d’Ermbert, si bien que leur église commune prit naturellement le nom de la résidence seigneuriale.     Enfin, la déduction logique nous offre sur un plateau le nom du bâtisseur du sanctuaire, que les experts font remonter au sixième et septième  siècle. Il s’agit manifestement de Wolfoald, qui, à l’époque résidait à Diedendorf, et qui, comme le voulait la coutume, sera inhumé dans sa « Eigenkirche », à laquelle le peuple aura donné, spontanément, le nom qui s’imposait :Wolfskirch, l’église de Wolfoald, un nom transféré par la suite au village qui se construira en amont.      On ignore pendant combien de temps le sanctuaire du val de Sarre resta en usage. Toujours est-il qu’au cours des années 1327 et  1338 nos villages jumeaux se dotèrent chacun de sa propre église paroissiale, époque à laquelle, par conséquent, le vieux sanctuaire avait disparu.      C’est par analogie que Wolfskirchen dédiera son nouveau lieu de culte à l’évêque de Ratisbonne, St Wolfgang (+ 994), dont l’auréole fera pâlir et s’éteindre le souvenir de Wolfoald. En conclusion, compliments à nos voisins et cousins «tartes au quetsches» : pour expliquer l’origine du nom de leur village, ils pourront désormais se référer à un noble Franc, maire du palais de surcroît, ce qui est tout de même plus valorisant que la légende de
la Louve, venue mettre bas ses louveteaux, sous la chaire de l’église de Wolfskirchen. 
Notes. 
1. Intitulé «Liber donationum des Klosters Weissenburg», le recueil des chartes est aujourd’hui propriété du «Historischer Verein der Pfalz» qui a son siège à Speyer. 2.Cet itinéraire, reconstitué par la «commission Historique de Darmstadt» m’a été communiqué par un ami, Albert Girardin, dont l’ouvrage «Kirrberg im Krummen Elsass» (Dietrich Pfaehler Verlag) offre des aperçus intéressants sur nos villages francs. 3. Hans Walter Herrmann, « Geschichte der Grafschaft Saarwerden bis zum Jahre 1527 », (Minerva Verlag, Saarbrücken 1957). Cette étude en trois volumes reproduit le texte des chartes, vol.1.p.55 ). 4.Henri Schlosser, «Das abgegangene Dorf Trimlingen im Eichelthale», brochure publiée en 1903 à Saverne, qui signale aussi que «Marca Bettune», identifié à Bettwiller par
la Commission de Darmstadt, est en fait, Butten. 
5.Paul Gerber, «Gundwin, premier Duc d’Alsace et le pays de Dabo-Walscheid», in «Pays d’Alsace », cahier 138 (1987) 6.Henri Schlosser : «Notice sur un sarcophage découvert  dans l’ancienne église de Diedendorf », brochure imprimée en 1885 à Strasbourg. 7.Ce détail du couvercle manquant a fait ressurgir un souvenir d’enfance : à l’emplacement de la «Trott» en surplomb de «Graffe Kehr» où l’on allait débiter les pommes à cidre dans un «Häxler» puis en extraire le jus, une grande dalle rectangulaire, qui portait des signes en relief, était posée contre le mur du bâtiment attenant. Je crois me souvenir aussi que «Heckels», les propriétaires de
la Trott, avaient un Planzstück, ou un pré, dans les parages de la «vieille église». 
D’où la question : se pourrait-il que cette dalle, dont j’ignore si elle existe encore, correspondait au couvercle disparu du sarcophage ? 
                                                                 Lilly Lichty   2007                 

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